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Initiative SM

Séparateur

L’ordre semble ainsi établi en BDSM que la charge de créer la situation appartient au seul dominant. Comme si l’expression de la surprise ne pouvait convenir qu’à la soumise... Comme s’il fallait veiller à ne pas brusquer le bastion de Monsieur, de peur qu’il ne s’effrite. Comme si le plaisir de se sentir objet de désir était une exclusivité féminine…

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* Initiative n.f.

¨ Action d’une personne qui est la première à proposer, à entreprendre qqch. Initiative louable, hardie, malheureuse, osée. Prendre l’initiative.

¨ Qualité d’une personne qui n’a pas peur de proposer, d’entreprendre qqch. Avoir de l’initiative. Un esprit d’initiative. Faire preuve d’initiative. Manquer d’initiative.



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Préambule

Aux premiers temps de notre relation, chaque entrevue avec mon aristochate était prétexte au jeu BDSM[1]. Au point qu’après quelques semaines, j’instaurai ce nouveau protocole : désormais, après avoir sonné à ma porte, c’était paupières fermées et mains jointes dans le dos que ma belle devrait en attendre l’ouverture.
Ce petit cérémonial prit rapidement fonction de transition entre sa vie du dehors, et l’univers de soumission que je lui avais concocté. On pourrait ici, à raison, se choquer du manque apparent de romantisme lié à une telle formalité, mais le fait est que pour un jeune couple qui se découvre, le passage à des rapports de domination se fait plus difficilement après les effusions amoureuses : difficile de se dire bonjour, se câliner, se raconter les dernières nouvelles, pour soudain s’écrier : « allez, on commence. Appelle-moi Maître. » Suivre un ordre inverse semble plus naturel, plus aisé… Aussi les discussions, la découverte et la romance succédaient-elles au jeu, plutôt que ne lui précédaient – et Dieu sait que nous n’aurions jamais sacrifié un de ces deux moments au profit de l’autre.

Ainsi la douce scarlett venait-elle se livrer, consentante, soumise et vulnérable, directement dans l’antre du loup. Je figurais ce loup, dominateur exigeant et inflexible, l’espace de quelques secondes ou de plusieurs heures, puis lorsque le jeu s’arrêtait, prédateur et victime disparaissaient pour céder le pas aux jeunes amoureux que nous étions. Simple changement de personnages sans dédoublements de personnalités, car nous sommes toujours restés nous-mêmes dans les mille jeux de rôle auxquels nous nous sommes adonnés…

Quand je songe aujourd’hui à ce rituel de l’entrée dans mon appartement, je me dis que filmées et agencées en brèves séquences, ces ouvertures de porte auraient pu faire une série télévisée des plus comiques…
Il y avait ces fois où sitôt la porte ouverte, je m’emparais de la belle pour ne pas la laisser souffler avant plusieurs heures, celles où je sentais son excitation, sa nervosité, et prenais plaisir à en jouer… tantôt je lui bandais les yeux illico, tantôt je la privais de ce confort et lui imposais de me regarder… parfois elle n’était pas d’humeur, m’appelait du bas de l’immeuble pour demander à ne pas suivre la consigne pour cette fois… je me souviens ce jour où je lui avais répondu que je comprenais, que nous ne jouerions pas, mais où je l’avais invitée à respecter notre protocole tout de même, juste un instant… quel épique épisode de domination avait alors eu lieu, où malgré elle j’étais doucement, progressivement, parvenu à prendre le contrôle de ses sens… motivé par ma propre libido, tout à l’écoute du corps de ma belle, j’avais réussi, par mes ordres et mes caresses, à y faire germer une ferveur sexuelle qu’émerveillé, l’arrosant avec soins, je regardais croître lentement… et à mesure que celle-ci grandissait, je vis de mes yeux tout le stress, toutes les tensions de la journée, tous les tracas, fondre en elle comme la glace dans un café brûlant.[2]

Je peux bien l’avouer aujourd’hui : ce rituel, en dehors de l’excitation qu’il me procurait, m’arrangeait parfois énormément d’un point de vue organisationnel… combien de fois ai-je pu, grâce à cet artifice, ouvrir la porte sans honte alors que mes préparatifs n’étaient pas tout à fait achevés ? La musique, qui n’avait pas démarré comme je le souhaitais. Des coussins, mal disposés sur le canapé. Un cendrier non vidé, un brûle-parfum que je n’avais pas allumé, ou des verres que j’étais en train de nous servir lorsque la sonnette d’entrée avait retenti. Mais aussi, peut-être, des cordes que je n’avais pas eu le temps de sortir, des pinces, bâillons ou menottes, que j’aurais voulus à portée de main…

Les préparatifs du Maître qui attend sa douce… tout un poème.
L’ordre semble ainsi établi en BDSM que la charge de créer la situation appartient au dominant. Le rôle de la soumise se limite alors à glisser ses deux pieds dans le piège, et le jeu peut démarrer.[3]
Pourquoi pas ? Gérer cette logistique est un plaisir, et après tout, le côté démystifiant ou émouvant du sévère Dominateur qui court pour repasser sa chemise, fixer la potence de suspension, arranger les coussins, nettoyer la salle de bain et chercher des piles pour un vibromasseur, le tout en suçant un tictac pour se rafraîchir l’haleine dans la perspective du baiser viril qu’il s’apprête à donner à sa belle, est bien là pour rappeler que les rapports SM ne sont rien d’autre que des relations amoureuses, le folklore en plus.


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Préparatifs de Maître

Être libre, c’est pouvoir prendre des initiatives personnelles, composer, et créer. En BDSM, celle qui se soumet fait don de sa liberté au dominant. Mais en lui libérant les poignets, le jeu terminé, celui-ci rend-il vraiment toute sa capacité d’initiative à celle qui s’est offerte ?
Le pire crime du SM ne serait-il pas dans ce qu’il étouffe chaque fois la créativité des soumises ?

Le Maître crée la situation, le scénario. Il choisit le lieu, éventuellement les protagonistes, il prépare l’action, sélectionne les accessoires qui seront utilisés, et au besoin, il donne des instructions à sa soumise : « tu porteras une jupe longue, pas de dessous. Je veux qu’à 17:00, tu sois assise sur les marches de l’opéra. À ce moment seulement, tu pourras ouvrir l’enveloppe ci-jointe. »
Que reste-t-il alors à la soumise ? Se faire belle, et attendre[4]

Pour le dominant, la préparation d’une « scène » est un moment de grand enthousiasme, qui dure souvent plusieurs jours. Le but n’est pas de tout régler à l’avance dans les moindres détails, mais plutôt de s’abandonner aux errements de l’imagination : désirs, hasards et découvertes élaborent le fantasme, qui doit ensuite prendre sens. Il s’agit alors de concevoir les grandes lignes du scénario en se laissant guider par le cheminement du plaisir de l’excitation, mettre au point de petites finesses et préparer d’éventuelles surprises :

Voyons. La lettre lui expliquera ce scénario : elle va se faire kidnapper par un trafiquant d’esclaves goréennes[5]. La scène de l’enlèvement sera simplement figurée par une personne qui viendra, et la prendra par la main pour l’emmener jusqu’à son véhicule (ce sera moi, cette personne, mais ne le lui disons pas – elle s’inquiétera d’autant plus en attendant). Elle devra dès lors agir comme sous la menace d’une arme, et obéir en tous points au chauffeur, qui l’emportera sur les lieux de son « dressage » (je la conduirai chez Paul, qui m’a laissé son appartement pour l’occasion).
Dans la voiture, je lui imposerai de se coucher sur le siège arrière, mains dans le dos comme si elle était menottée (je préférerais l’entraver réellement, mais sur la route, ça me paraît dangereux).
Au domicile de Paul, je commencerai par la dévêtir, puis passage – solennel – de collier à son cou, avant de l’enchaîner à l’anneau du séjour. Ensuite, discussion sur son « avenir d’esclave », sur le fait que toute résistance est futile et que chaque désobéissance sera sévèrement punie, etc. Quelques
mindgames[6], puis je lui passerai aux poignets les nouvelles menottes que je viens d’acheter.
Parmi les choses que je vais lui faire réaliser, il y aura un cours sur « les » postures de l’esclave goréenne, un autre sur la fellation, puis les massages, si le temps ne file pas trop vite. La dernière fois, on parlait de masturbation, elle a paru gênée et tentée à la fois… si je sens l’ambiance suffisamment détendue, je lui imposerai peut-être de se donner du plaisir devant moi…
Ah oui – penser aussi à amener des boissons, et préparer un dîner pour la fin de soirée… Le mieux est que j’appelle Paul demain, pour voir si je peux passer dans la semaine pour faire les courses
en douce et déposer tout ça chez lui. Ah – il faudra que je repasse mon pantalon marron, celui qu’elle adore, et que je le planque à l’avance avec mon pull noir dans le coffre de la voiture. Je me changerai en quittant le bureau, le jour J.

Il y a du bon et du mauvais, dans tout ça. Le bon, c’est que les deux protagonistes y trouvent, en quelque sorte, ce qu’ils recherchent dans le BDSM : le dominant dirige, la soumise se fait victime innocente, et le rêve devient réalité. Quant aux mauvais côtés…
Si préparer un scénario est, pour le maître, un loisir passionnant, c’est aussi un long préliminaire, qui fait terriblement croître l’excitation. La sienne – pas celle de la soumise.
D’autant moins que durant ce branle-bas, on est tellement conscient de consacrer tout son temps à surprendre sa belle, que l’on se met à la négliger, elle. Ainsi, c’est communément lors de préparatifs secrets que la tension monte dans le couple… et lorsque le moment crucial arrive, on retrouve souvent un dominateur surexcité, face à une partenaire qui ne se sent pas du tout d’humeur coquine, et voit la force de son appréhension largement dépasser celle de sa libido.

Autre problème, majeur à mon sens : nous sommes au 21e siècle. La femme qui n’a qu’à se faire belle et attendre, c’est fini. Bien sûr, dans le cadre du BDSM, on inverse cette logique : la demoiselle porte corset, jupe et talon haut, et obéit à l’homme – c’est un des charmes du jeu. Mais ce charme ne peut opérer que lorsque les deux partenaires gardent les pieds sur terre et n’accordent aucune valeur réelle à ces rôles. Je ne m’attarderai pas ici sur le cas, hors-BDSM à mon sens, de ces maîtres qui, sortis du jeu, estiment naturel d’attendre comme des Pachas que le dîner leur soit servi[7]… Néanmoins, la question de l’organisation que je viens d’évoquer, à un degré bien plus profond et pernicieux, pose de nouveau cette problématique de phallocratie…
Aux premiers temps d’une relation, bien sûr, tout est rose, et la passion se charge de masquer l’unilatéralité des décisions. Puis les semaines, les mois s’écoulent, et l’apparente interdiction d’initiative érotique dans laquelle se trouve la soumise devient source de frustration, parfois au-delà du supportable. Dans certains cas, celles-ci vont proposer à leur partenaire de faire venir une tierce personne, dont elles se feront la dominatrice, pour voir… curiosité, résultat d’une envie réelle de domination, ou tentation inconsciente d’échapper à un carcan débilitant pour se placer – enfin – dans une situation où elles pourront libérer leur créativité et montrer qu’elles ne sont pas que des obéisseuses ?
Ces mêmes instincts créatifs, bridés dans l’acte érotique[8], certaines vont les extérioriser dans des écrits, des réflexions, des poèmes, qu’elles dédieront silencieusement, consciemment ou non, à celui qui les a fait vibrer, comme pour lui rappeler : « j’ai obéi cette nuit, je n’ai fait que ce que tu voulais, tu m’as traitée en esclave et j’y ai pris plaisir, mais n’oublie pas que je jouais un rôle… vois qui je suis, vois ma force, vois comme ma créativité n’a rien à envier à la tienne, et savoure l’ampleur du don que je te fais. »
Pour délivrer ce même message à celui qui les soumet, d’autres adopteront en société – uniquement lorsque celle-ci est composée d’un auditoire conscient du contexte SM – l’attitude de la douce peste. Là, la communication manifeste sera « Voyez comme je ne me laisse pas marcher sur les pieds, comme je relève chaque phrase malheureuse, voyez comme les gens se taisent et me respectent, lorsque je sors mes griffes », quand le message profond, double, dira vraiment : « si j’aime me soumettre, comprenez tous que c’est par goût, ce n’est pas ma nature, c’est un choix et non une nécessité, je suis bien plus que ça », et « vois, mon amour, la force de celle qui se soumet à tes désirs ».

Cette situation d’étouffement créatif peut être très mal vécue. Aussi volontaire soit-elle, motivée par goût sexuel et par amour, la personne qui se soumet, il ne faut surtout pas l’oublier, obéit réellement. Et à la longue, la perspective d’une nouvelle nuit d’obéissance[9] peut perdre de son attrait, devenant prospective d’une soirée de réel esclavage, tant la privation d’initiative peut se révéler frustrante.

De surcroît, le dominant peut, lui aussi, ressentir de terribles frustrations provoquées par cet état de fait… bien sûr, la soumission est un cadeau permanent. Mais la notion de surprise, dans l’autre sens, manque parfois un peu trop à l’appel. Quel Maître ne rêve pas de voir sa douce prendre soudain les rênes – sans nécessairement quitter son rôle de soumise, et c’est bien là l’erreur commune : décider n’est pas forcément dominer –, s’approprier la créativité érotique et organiser un épisode coquin comme elle l’entend, un scénario pour lequel lui n’aurait rien à préparer, et où il pourrait se plonger dans le monde fantasmatique de celle qu’il aime ? Malheureusement, il peut parfois sembler moins difficile à un dominateur de dire « allez, ce soir, pour rire, on switche : on inverse les rôles », plutôt que de verbaliser sa pensée profonde : « j’en ai assez de toujours décider de tout – c’est à un point où je me demande si ce que je t’impose te plaît vraiment, ou si tu n’obéis que pour me faire plaisir en entrant dans des fantasmes qui me sont propres… j’aurais besoin que tu me valides ; que tu prennes l’initiative dans la soumission pour me rappeler que tes goûts sont bien complémentaires aux miens, pour me dire que je ne suis pas un malade, pour raviver mon envie de te mitonner des scénarios sur lesquels j’hésite de plus en plus. »[10]


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Interlude : L’initiative a-t-elle un sexe ?

Le plaisir d’Adam, c’est de serrer Ève dans ses bras. Le plaisir d’Ève, c’est de se blottir dans les bras d’Adam. Il y a là une programmation sociale, et sans en exclure les variantes, ces goûts sont ancrés en nous. Jusqu’ici tout va bien, car les désirs sont merveilleusement complémentaires.
Approfondissons. L’idéal, selon Ève, c’est vraiment quand Adam vient spontanément vers elle[11], l’objet de ses désirs, et l’étreint avec passion. Adam, lui, ce qu’il aime, c’est prendre – s’approprier, et sentir sa proie, brûlante de désir, fondre dans ses bras virils. Il aime se sentir fort et protecteur, elle aime se savoir désirée, se montrer fragile et protégée.
Aux premiers temps du monde, tout va bien. D’autant qu’Ève, fusionnelle, saura prendre sur elle et ne rien laisser paraître si Adam décide de la presser sur son cœur alors que le moment lui semble mal choisi.
Quelques mois passent… Ève n’a plus la motivation de prendre sur elle. Quant à Adam, son problème est bien différent : ce qu’il voudrait, lui, c’est des marques d’amour. C’est toujours lui qui fait le premier pas – jamais elle. En plus, il arrive parfois à Ève de le rejeter – qu’est devenue la chatte langoureuse des premiers temps ?
Adam pense qu’Ève ne l’aime plus, alors il va réfréner ses envies de l’étreindre, pour la punir, un peu, et pour la faire réagir en espérant qu’elle vienne de nouveau lui témoigner des sentiments amoureux.

Ève finit par prendre sur elle, et vient enlacer son compagnon, dans ses petits bras, entre ses seins. Le geste plaît à Adam, qui se fait chatte à son tour… mais tout de suite tant sentimentalement que sexuellement, il se dit : « Mince, elle va croire que je veux switcher. » Il se reprend, puis réfléchit : « Ce n’est plus ma virilité qu’elle aime : elle ne ressent plus que de l’affection pour moi. »
Ève non plus n’est pas très contente : elle qui aime tant se sentir désirée, elle a dû faire un réel effort pour aller vers Adam, et le résultat n’est pas du tout celui escompté.

Si j’étais un serpent, chargé de détruire le couple, je me contenterais à ce stade de manger les langues de ces deux amoureux. Car la seule solution pour sortir de cette impasse – j’enfonce ici une porte ouverte – est dans le dialogue. La réciprocité est une nécessité constante à l’équilibre du couple. Malheureusement, bien sûr, Ève voudrait qu’Adam comprenne tout seul, par un simple regard, que si elle le repousse parfois, ça ne remet aucunement en cause son amour pour lui. Adam, lui, il aimerait qu’elle revoie spontanément le fier guerrier qu’elle n’a pas encore complètement tué en lui – mais sans avoir à s’expliquer, car, c’est connu, les explications nuisent à la virilité.
Alors, sans rien dire Adam se dirige vers Ève, il la prend dans ses bras, la serre fort, elle ondule, et tous deux croient avoir résolu le problème alors qu’ils n’ont fait que le repousser.


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Initiatives de chatte

Une chatte en chemise

Aux débuts de notre relation, à l’époque du rituel de la porte, ma douce scarlett avait cette envie de me voir en chemise noire. Alors, en secret, elle me prépara une surprise, d’une réalisation particulièrement complexe pour elle, au regard de son emploi du temps du moment. Elle alla acheter une chemise, cueillit une rose dans son jardin…
De mon côté, je décidai que pour sa prochaine visite, il serait amusant de lui faire croire que j’avais fait appel à un comparse pour la recevoir.
L’interphone retentit. Tout dans mon appartement était agencé comme il se doit ; je courus à l’extérieur pour aller me cacher sur le palier, après avoir laissé ma porte d’entrée très légèrement entrebâillée. L’instant d’après, mon aristochate sortait de l’ascenseur – suivant notre protocole, ses paupières devaient dès lors être closes –, et venait en aveugle se placer sur mon paillasson. De dos, je la vis sonner. Je m’approchai alors silencieusement, puis doucement, poussais la porte en tentant de lui faire croire que celle-ci était, comme d’habitude, tirée de l’intérieur. Je marquais une pause, afin qu’elle m’imagine face à elle, puis délicatement, sans un bruit, je commençais à la caresser par derrière. Elle sursauta, bien sûr, puis elle se laissa faire. Ce jeu dura un court instant… soudain, me saisissant de ses épaules, je pivotai son corps pour qu’elle me fît face, et l’invitai à ouvrir les yeux avant de la prendre brusquement dans mes bras, pressant nos poitrines l’une contre l’autre.

La rose qu’elle avait soigneusement fait tenir entre ses sein, que j’aurais dû voir immédiatement en accueillant mon aristochate si, comme à l’habitude, je m’étais trouvé à l’intérieur, fit un petit bruissement en s’écrasant.
Entendant ce bruit sans savoir ce qui l’avait provoqué, je reculai en m’excusant. C’est alors que je remarquai ce détail étrange : sous la fleur broyée, ma belle était parée d’une drôle de chemise – qui la rendait charmante, tout en ne lui allant pas très bien : ses épaules flottaient péniblement sous une mer trop ample de soie noire. Mon regard s’abaissa, tandis que, déstabilisé, je cherchais à comprendre sa tenue… mais vraiment, elle semblait ne rien porter, en dehors de cette chemise…

Aujourd’hui encore, cette histoire me picote douloureusement le cœur. Elle avait tout préparé dans les moindres détails : se dévêtir complètement dans l’ascenseur, en seulement deux étages. Balancer tous ses habits dans le sac à main. Placer la rose sur sa poitrine – cette rose qu’elle avait cueillie l’avant-veille, qu’elle avait dû abreuver toute la journée, dans sa voiture, en attendant ce moment. Anticiper sur la rencontre éventuelle avec un de mes voisins, qui, pensait-elle, aurait été susceptible de me nuire : ce n’est pas tous les jours que l’on croise sur le palier une jeune femme qui ne porte sur le corps, en tout et pour tout, qu’une chemise d’homme…

Une chatte à la gare

Je rentrais d’un voyage à Londres, par le TGV, cet après-midi-là. Dans mon léger bagage, il y avait un petit corsage à lacets de chez Raven, dégoté pour mon aristochate au Stable Market de Camden. Le ciel britannique, les rails, et même le tunnel n’avaient fait que me parler d’elle depuis deux jours, mais rien ne m’avait préparé à la surprise qui m’attendait en Gare du Nord…

L’Eurostar ayant vocation internationale, les quais d’arrivée en sont interdits aux non-voyageurs, qui doivent sagement stationner en bout de ligne, derrière les barrières policières. Or, je le sentis de loin sitôt descendu à quai, il régnait dans cette zone une certaine effervescence. La première chose que je parvins à distinguer fut une casquette noire qui sautillait, par-delà le cordon de police – et mon impression générale était que l’ensemble ; casquette et policiers, bougeaient d’avant en arrière, comme si ces derniers tentaient de contenir le porteur du couvre-chef, manifestement doté d’une force surhumaine.

Il me fallut faire encore quelques pas pour enfin discerner les détails de la scène. Sous la casquette, lèvres pulpées de rouge et regard de biche, il y avait mon aristochate, en livrée noire de chauffeur – courte veste de tailleur sur un gilet soyeux, petite jupe, et talons aiguilles. Elle se tenait là, outrageusement maquillée, sexy comme jamais, sautillant sur place, trépignant d’enthousiasme, mains soigneusement jointes dans le dos, et si je pus remarquer ce détail, c’est parce qu’elle avait finalement triomphé du barrage. Les policiers, abandonnant tout espoir de lui résister, préféraient maintenant s’affairer à contenir le reste de la foule, dont les individus, me sembla-t-il, avaient totalement oublié les voyageurs qu’ils venaient accueillir, comme si tous ne pensaient plus qu’à une chose : admirer ma splendide escorte[12], qui, pour sa part, plongeait ses yeux dans les miens et paraissait dire que rien d’autre que moi n’existait dans le monde.

Décrire ce que j’ai ressenti, les mille émotions qui m’ont parcouru, l’impression que ce train avait dû changer sa destination pour finalement me mener tout droit à un paradis intime auquel je n’aurais jamais osé croire, je ne le ferai pas ici.

Nos retrouvailles célébrées sur ce quai comme il se doit, la gare traversée sous une escorte de regards d’inconnus qui me confirmèrent que ma belle était devenue la plus importante personnalité des environs, c’est à une terrasse de café que nous prîmes place pour ralentir les battements de nos cœurs. Elle me raconta alors la location de la casquette, le changement de tenue dans les toilettes de la gare (puisqu’elle venait tout droit du bureau et avait pris son après-midi), les essais et répétitions qu’elle avait faits chez elle pour fixer ses cheveux de manière appropriée avec de petites barrettes qui maintiendraient la casquette en place, puis les premiers regards qu’elle dût affronter dans la gare…
Je contemplais les ongles de ses mains, longs et soigneusement vernis, assortis au rouge fatal dont elle avait paré ses lèvres, et je n’en croyais toujours pas mes yeux. J’avais besoin que l’on me pince. Je me retournai vers le patron de l’établissement, le prenant à parti : « non, mais vous avez vu ça, si elle est belle, ma scarlett ? » Il me lança ce regard profond du vieux sage, empreint de gentillesse, en me répondant… « Oui, elle est absolument adorable, et vous savez, je me disais… j'espère que vous vous rendez compte de la chance que vous avez »[13]...

Sitôt parvenus à la voiture – qui, convenons-en, n’était pas très convenablement rangée – des policiers vinrent à nous. Un petit sermon de routine ; très vite il devint clair que leur seul but était d’accoster mon chauffeur. Je m’éclipsais donc avec un des agents, à l’écart tandis que l’autre proférait des banalités en louchant sur une longue cuisse gainée de soie que mon aristochate, à demi assise dans le véhicule, prenait un malin plaisir à laisser traîner dehors.
« 
Vous savez, il n'y a pas longtemps qu'elle est garée là
 », tentai-je. Le policier me considéra, puis me fit un de ces clins d’œil entendus censés invoquer la complicité des mâles, en répondant sans honte : « Pas longtemps, pas longtemps... ça fait une heure qu'on la suit, dans la rue, dans la gare… »[14]

Anniversaires de matou

Dans Révélation SM, je déclarais que peu importent les faits réels, pourvu qu’un contexte soit créé dans la relation où l’on sent que tout est possible, et où nulle limite terrestre ne saurait brider les rêves…
Fort de ces initiatives de chatte que je viens d’évoquer – et de bien d’autres – je vérifiai moi-même, sans en être alors conscient, la véracité de cette affirmation en me réveillant ce jour-là, premier de mes anniversaires depuis que l’aristochate était entrée dans ma vie…

J’avais de nouveau huit ans en ouvrant les yeux au petit matin ; la joie insouciante de l’enfant qui s’éveille un vingt-quatre décembre, je l’avais depuis longtemps oubliée et je pensais que jamais plus elle ne me toucherait… et sans y avoir songé, sans même être certain que quelque chose avait été tramé pour mon plaisir, voilà que je surprenais mon inconscient à faire des bonds dans ma tête en criant des « youpi ! C’est mon anniversaire ! ».

Mes sens ne m’avaient pas trompé. Sans plonger dans les détails, il y eut d’abord cette préparation digne du mariage d’une princesse, dont, séquestré dans ma salle de bain, je percevais quelques bribes. Elle était aidée d’une amie venue pour l’occasion… j’étais Colin luttant avec sa cravate ; derrière la porte j’entendais Chloé et Alise dans toute leur coquine féminité, et je nageais dans le bonheur[15].

Mon aristochate, parée d’une tenue aussi superbe qu’osée, me mena pour démarrer la soirée dans un restaurant délicieusement romantique, au milieu des bois, où une table nous avait été réservée. Puis de là, nous partîmes au centre de Paris, retrouver des amis qu’elle avait invités afin d’aller finir la nuit tous ensemble dans le donjon de Cris et Chuchotements… Là encore, je ne raconterai pas les détails, me contentant de dire qu’il est, dans une vie, des manières de se faire chanter « Joyeux anniversaire » que l’on n’oubliera jamais.

Anniversaire de jaloux

L’être humain a parfois des comportements, des absences ou des oublis étonnants. Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir… ainsi, précisément 357 jours après l’épisode d’anniversaire que je viens d’évoquer, je fus victime d’un de ces incompréhensibles ralentissements de cerveau dont nous avons tous le secret.
357 jours. C’était un samedi. Ma douce déclara : « au fait, samedi prochain, je ne serai pas là – je mange avec Suzanne. Mais on pourra se retrouver chez moi en soirée, vers 21 heures », et ma pensée partit, telle l’éclair projeté dans un cul-de-sac, pour me faire conclure : « comment ça, avec Suzanne ? Deux jours de suite ? Elle doit déjà la voir vendredi… Ça ne tient pas debout. Mensonge. Trahison. »

Mon estomac fit un nœud, et je me comportai d’une manière aussi froide que distante pendant toute la semaine. Je ne me croyais pas trompé, mais simplement trahi. Elle me cachait quelque chose ; j’en avais la conviction… Mauvais goût dans la bouche ; elle entretenait un mensonge à mon égard, et faisait son possible pour me maintenir dupe. C’était la première fois que j’entrevoyais un nuage dans le ciel merveilleux de notre relation – il fallait bien que ça arrive ; ça ne pouvait pas durer – aussi ma réaction fut-elle tant spontanée que stupide : je m’enfermai dans un début de mutisme ambigu, façon « je vais te faire comprendre que j’ai compris, mais sans te le dire vraiment. Ainsi, distant mais feignant la crédulité, je vais agir comme si je ne t’avais pas démasquée, afin de voir jusqu’où tu iras ».

357 jours plus 4 jours s’étaient écoulés, je commençais à ne plus seulement me sentir trahi, mais aussi trompé : comment se pouvait-il que malgré mon attitude froide, distante (mais digne), elle n’ait pas réagi ? Qu’est-ce qui pouvait lui maintenir pareille bonne humeur dans ces conditions, sinon le fait que son esprit soit ailleurs – ou qu’elle veuille par là me dissimuler sa duplicité, tout simplement ?

357 jours plus 7 jours après mon anniversaire précédent ; 21 heures… j’arrive chez mon amante infidèle en me disant qu’elle ne pourra pas tenir le mensonge alors qu’il doit être si frais en elle. Je ne suis pas vraiment furieux, car je me raisonne de mon mieux en refusant d’y croire. Juste terriblement déçu, insulté par ce mensonge que je ne peux m’ôter de la tête… La porte est entrebâillée, je la pousse. Derrière, il y a un éclairage aux chandelles. Sur la table du salon, entre deux coupes de Champagne, la reproduction de la Danaïde de Rodin dont je rêve depuis des années. Derrière la statue, mon aristochate, étendue lascivement sur le canapé. Elle est en lingerie ; bas, string ouvert qui laisse le pubis nu, soutien-gorge à demi-balconnets. Sur son torse, un énorme cœur est dessiné par des pointes délicates de guacamole entrecoupées de tapas. Le jus des tranches de melon frais qui les garnissent se répand sur sa poitrine et ses cuisses. Des minuscules roulés au jambon cru et au fromage me cachent les deux mamelons. Entre les doigts de pied, la toile de ses bas est piquée de bâtons de rollmops et de tomates-cerises. Des petits fours garnissent le haut de ses cuisses, le reste de son corps, et dans son sexe il y a…

Madame la Chatte s’est absentée

Retour d’un délicat meeting à l’étranger qui a duré une semaine ; c’est vendredi soir, et je guette depuis deux mois ce moment, où enfin je n’aurais plus en tête le poids de la perspective de cette maudite réunion, où enfin je vais pouvoir savourer un long weekend avec celle que j’aime en ayant l’esprit clair, l’horizon vide de tout projet pénible, et même, la satisfaction d’avoir très bien mené le dernier en date…

J’approche ma main de la poignée, mais la porte s’ouvre d’elle-même. Derrière, je découvre mon aristochate, costumée en soubrette ; petite jupe noire, tablier blanc, corset, gants, talons aiguilles et bas noirs… collier de soumise. Dans sa main gantée, un billet, de Madame, adressé à Monsieur : « J’ai dû m’absenter, et je ne peux malheureusement pas vous accueillir comme je l’aimerais. Afin de vous assurer un retour au foyer agréable, j’ai toutefois donné des instructions très précises à notre servante, qui se chargera de vous faire oublier mon absence. »

La surprise ne s’arrêtait pas là… le séjour était chamboulé, une table y avait été placée pour que le Maître de maison y siège seul[16] et y savoure son festin entre fleurs et chandelles, et… cadeau dans le cadeau, une deuxième enveloppe, soigneusement préparée par ma belle, allait plus tard m’annoncer qu’un voyage pour Prague nous était réservé à quinze jours de là, ainsi qu’une chambre en plein centre-ville, tout près de l’Opéra national… où, comme me l’indiquait une phrase des plus suggestive, il ne me restait plus qu’à prendre les rênes et me saisir de l’occasion pour nous trouver deux sièges[17].


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La chatte et le matou : mêmes fonctionnements ?

Mon intention n’est pas, à travers le chapitre précédent, de faire étalage de tous les épisodes merveilleux dont ma compagne a été l’instigatrice. Loin de moi l’idée de présenter nos moments intimes comme un modèle abouti et prétentieux auquel je préconiserais de se conformer : ces souvenirs nous appartiennent[18], tout couple a une histoire qui lui est propre, et il me paraît indispensable de respecter le fait que chacun voit midi à sa porte.
La matière à tirer de ces récits n’est pas dans leur valeur d’exemple, mais dans la construction de ces instants, et l’analyse de ce qui en a découlé…

Alchimie de plaisirs

Comment s’est échafaudé l’épisode de la gare ? Une remarque que j’avais faite trois jours auparavant, alors que ma Scarlett me menait vers ce même quai : je lui disais quel chauffeur délicieux elle faisait, et plaisantai sur le fait que son uniforme laissait toutefois à désirer. Elle prit la balle au bond et me demanda, mine de rien, si j’appréciais cette image de la femme en costume, belle et froide, qui conduit le Maître de par les routes. Je répondis par l’affirmative, sans imaginer une seconde que déjà elle commençait à envisager la concrétisation de cette idée.

Enfant, je me trouvais quelconque, plutôt laid, et au fil de mes réflexions, une conclusion terrible était née dans mon jeune esprit. Des petites amies, une épouse, je parviendrai sûrement à en avoir… il me faudrait certainement ramer un peu plus que les autres, mais on finirait par m’aimer, sincèrement, j’en étais presque sûr. Seulement… pour me séduire, pour me garder, pour moi, aucune femme n’éprouverait le besoin de se faire belle. Inutile de se maquiller ou d’enfiler une jolie jupe pour charmer un pou ; voilà comment j’envisageai ma situation future. La séduction autour de moi passerait par des voies probablement plus cérébrales, et cette image de la belle qui se pare avec soin pour son prince charmant, j’avais fait une grosse croix dessus : pas pour moi, hélas !

Mon aristochate connaissait cette histoire, et bien avant de l’entendre, elle avait déjà maintes fois démenti ces mornes prédictions d’un gamin qui avait encore tout à découvrir de la vie.
Cet après-midi-là, à la gare, comment aurais-je pu ne pas être transpercé de plaisir ? Comment ne pas penser au magnifique pied de nez fait à ces angoisses d’adolescent, en voyant cette femme superbe qui depuis trois jours s’était apprêtée pour m’attendre, moi, le héros de la Gare du Nord ? Comment ne pas se sentir le Jacky de Brel[19], en considérant les regards de convoitise et de jalousie qui saluaient chacun de mes pas – et pourquoi, après tout, se priver des joies de la fierté, lorsque celle-ci naît du partage et non du mensonge ?

Qu’en est-il du BDSM, dans tout cela ? Je ne sais pas. De la domination, il y en eut, ne serait-ce que dans l’obligation que reçut rapidement mon chauffeur de conserver ses mains jointes dans son dos. Mais surtout, je pense que cet épisode de la gare est une parfaite illustration de la complexité du plaisir dans le jeu sexuel : les désirs copulent avec les tabous, pour produire un bonheur qui est le résultat de mille facteurs complexes ; le SM n’étant qu’un de ceux-là, et certainement pas le plus déterminant.

Le goût pour ces jeux de domination et de soumission – les goûts, devrais-je dire, car leur nombre égale celui des participants[20] – est probablement lui-même le produit de nombreux facteurs individuels ; envies, peurs, stéréotypes, aspirations, incertitudes, visions d’enfance… et parfois on ressent, en soulageant le symptôme – la soif SM – l’apaisement momentané de fragilités personnelles qui précisément pourraient être à l’origine de ces goûts déviés…[21]

En m’éveillant, à l’aube de mon anniversaire de matou, je n’avais pas en tête des images de colliers et de cordes : je me sentais comblé, tout simplement. Entendre ensuite ma belle, aidée de son amie dans l’autre pièce, tout occupée à se préparer pour moi, était comme un prélude à mon jubilé ; on validait ce que je suis ; ma personne, mon existence, mes choix et leur résultat.

Au restaurant, en tête à tête avec ma princesse, si séduisante dans la robe inspirée de Scarlett O’hara qu’elle s’était cousue pour l’occasion, j’étais Rett Butler… J’étais Frank Sinatra, j’étais James bond, j’étais beau, riche, aimé, et je répondais à mes rêves d’enfant en leur disant : oui, c’était bel et bien accessible. Je l’ai fait ; j’ai gagné.
Fidèle aux usages de mon siècle, je sais masquer ma vanité, éviter les pièges de l’arrogance en affichant modestie et humble profil ; tout cela, bien sûr, dans le secret espoir de susciter admiration, reconnaissance, envie ou jalousie aux regards inconnus… J’aime mon aristochate, je ressens la plus grande passion pour tout ce qu’elle est, et notre relation n’a jamais été basée sur une motivation que j’éprouverais de… fanfaronner. Mais force est de reconnaître qu’un sentiment inavouable (parmi d’autres) envahissait tout mon être ce soir-là, en entrant au restaurant aussi bien que dans le club fétichiste : la fierté. Voyez-moi, regardez mon apparence[22], puis constatez le charme, la douceur, l’élégance, et enfin, l’épanouissement sexuel de celle qui m’accompagne : vous entreverrez alors quelle peut être la richesse que je recèle en mon for intérieur.

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Inutile de se maquiller ou d’enfiler une belle jupe pour charmer un pou, pensais, je, enfant : la plus grande part de mon erreur se trouvait dans ma faible estime de moi-même, bien sûr, mais je sous-estimais les autres aussi, en les jugeant inaptes à déceler en moi de la beauté, et incapables de donner. Un autre facteur, enfin, me passait largement au-dessus de la tête : l’envie qu’une personne peut avoir, pour l’autre, certes, mais aussi pour elle-même, de se parer avec soin pour un rendez-vous. En l’occurrence, le désir que pourrait avoir une femme de voir un prince en moi, mais aussi, à travers moi, de se voir princesse elle-même. Son souhait de me faire prince, pour lui permettre de se sentir réellement princesse…

Orchestrer une surprise quand on est soumise

Côté soumise, mitonner en secret un petit ou un grand moment à offrir au dominant prend malheureusement très vite, dans son aspect organisationnel, des allures de parcours du combattant. La nature même du présent[23] rend les choses plus difficiles encore, dans la mesure où son destinataire devra, en le recevant, ne pas quitter ses chaussures de Maître et reprendre aussitôt les rênes…

Pour me faire ainsi présent de cette chemise, ma douce avait un champ d’action extrêmement réduit : deux étages d’ascenseur pour se changer, et la contrainte d’être en position lorsque ma porte s’ouvrirait. Par ce simple fait de devoir garder ses paupières closes, tout ce que je ferai ensuite serait pour elle une surprise : comment prendre une initiative, dans une relation basée sur le principe de se livrer et d’obéir à l’autre, sans avoir peur qu’elle ne vienne se heurter à ce que celui-ci aura préparé ?
Tant d’effort tout au long de la semaine, pour orchestrer cette surprise de la chemise… faire les magasins, songer à des vêtements le matin du jour J qui lui permettraient de se dévêtir rapidement, apporter la rose au bureau, la maintenir en vie jusqu’au soir, prévoir un moyen de la faire tenir sur sa poitrine alors qu’elle serait entièrement nue… tant d’adrénaline dépensée à anticiper sur des obstacles potentiels, conduisant à des situations aussi excitantes qu’angoissantes ; un voisin dans les couloirs, un ascenseur qui ne marche pas, un visiteur, mais surtout… moi, qui, de par la nature de notre relation, pourrais tout casser en donnant soudain un ordre incompatible avec ce qu’elle a échafaudé. Dans le jeu, je suis le Maître : si, ayant concocté mon propre scénario, je l’appelle en après-midi pour lui annoncer qu’il y a un changement de programme et qu’elle devra se tenir prête à 18 heures sur les marches de l’église, laquelle de nos deux initiatives prime ? Si pour me faire cette surprise elle doit me désobéir, ne risque-t-elle pas de tuer l’artifice dans la magie de nos rapports ? Doit-elle jeter la rose dans le caniveau en attendant une autre occasion, ou me mentir et trouver un prétexte pour que l’on suive son plan, au détriment du mien ?

Intrigues de surprise

Un jour de vacances où nous regardions ensemble une galerie de photographies fétichistes, ma douce me lança cette réflexion sur un ton gentiment indigné : « comment se fait-il que les autres soumises ont des colliers de couleur, et que les miens sont toujours noirs ? »
Nous discutâmes alors de couleurs de colliers, et le rose l’emporta dans ses choix. « Soit, proposai-je, je vais t’offrir un collier rose. Et pour l’étrenner, nous irons ensemble dîner dans ce grand restaurant Parisien que tu aimes tant, où tu devras fièrement le porter durant tout le repas ».
Il y eut quelques secondes de réflexion, puis la réponse arriva : « …d’accord. Mais un beau collier, hein ? »

J’adorai ce ton mutin. J’adorai l’espièglerie de la proposition, et j’adorai la perspective d’un repas dans ce lieu huppé, où je comptais bien prendre mon aristochate à contrepatte. Aussi la quête du collier rose se mit-elle dès lors à m’obséder…

Le collier devait être finement ouvragé, pour répondre à la condition imposée par ma douce, mais afin d’assurer le revers que j’envisageais, il devait être ostensiblement… tendancieux. J’avais déjà en tête ce tableau de fantasme : ma belle aux Champs Élysées, apprêtée comme une reine, s’agenouillant devant les vitres de Ladurée pour accueillir sur sa gorge une parure fétichiste que je ne lui laisserai pas voir. Ma princesse entrant dans la salle de restaurant, torturée par la curiosité, analysant les sensations du cuir sur son cou, se demandant à quel point le collier exhibe sa soumission, et condamnée, selon nos termes, à fièrement l’arborer alors qu’elle en ignore l’apparence. Mon aristochate, revenant plus tard des toilettes, scandalisée, honteuse et excitée par ce que le miroir lui aurait renvoyé…

Bercé par ces images, la quête du collier m’obnubila à tel point que je bouleversai un déplacement à l’étranger afin d’y trouver le temps pour une visite chez Demask. Je dus aussi jongler avec mes horaires pour, à l’insu de ma belle, faire rapidement le tour des magasins fétichistes de la capitale. Les boutiques en ligne allaient finalement répondre à mes désirs, mais pour en étudier calmement les catalogues, il me fallut encore redoubler de vigilance : en couple, surfer secrètement sur la toile est toujours une affaire délicate, surtout si le moindre bruit de pas vient à vous faire sursauter.
Ces recherches résultèrent en une tension qui commençait à se faire palpable dans notre belle union, mais j’avais enfin trouvé un collier qui me semblait en tous points parfait.
Aux États-Unis.
Fort de quelques malheureuses expériences avec FedEx ou DHL, mal relayés en France pour la distribution aux particuliers, je m’enquis du transporteur utilisé par cette entreprise de vente par correspondance – USPS –, puis passai la commande, avec un suivi d’acheminement en ligne, et une livraison à mon ancien domicile, dont le local de boîtes aux lettres est malheureusement protégé par un code.
Ce dernier point est important : les compagnies de transport américaines sont en général relayées par des sociétés privées en France, dont les livreurs ne possèdent pas, contrairement au facteur, les fameux passe-partout d’accès aux immeubles. Grâce à l’outil de suivi en ligne, on peut ainsi, dépité, constater du bureau chaque jour que le livreur est venu à quinze heures pour se casser le nez sur le digicode, avant de repartir. Au cinquième essai infructueux, le colis n’est pas délivré à la poste, comme on pourrait l’espérer, mais renvoyé à son émetteur.

Soucieux d’éviter toutes ces complications, il me fallut donc trouver un prétexte pour mon aristochate afin de retourner dormir à mon appartement, un argument pour mon employeur afin de télétravailler, et finalement jouer du téléphone avec le transporteur français, qui me livra sans encombre… au troisième jour de découchage.
J’étais tombé lentement dans une spirale stupide, mais j’avais enfin le maudit collier – qui était, au bout du compte, beaucoup plus massif et nettement moins bien fini que je l’avais espéré. Une trop large et épaisse bande de cuir rose, garnie de trop lourdes chaînettes de métal.

Cet amas de mensonges et de cachotteries, en plus d’inquiéter ma compagne au plus haut point, m’avait moi-même plongé dans un certain état de culpabilité : parvenu au bas de la spirale, mon collier rose bonbon en main, je pouvais en considérer le sommet et, effaré, analyser l’étrange parcours en ellipse qui m’avait mené là.
Je m’efforçais de recoller les morceaux de cette belle ambiance que j’avais si habilement détériorée, mais la personne qui se sent trahie n’a plus d’oreilles que pour l’entière vérité : l’indigestion de mensonges successifs, aussi pieux soient-ils, conduit à ne plus accepter la moindre explication un peu vague.

L’excitation sexuelle dans laquelle m’avait plongé toute cette triste affaire me motivait pour tenter de lui éviter le cul-de-sac, mais après quelques vaines tentatives dans le but de ne livrer qu’une partie de l’histoire, il me fallut tout révéler.
Ma Scarlett réagit admirablement bien, prenant sur elle-même pour ravaler l’amertume dans laquelle je l’avais trop longtemps laissée baigner. Elle demanda cependant à voir le collier. Soucieux de réaliser au moins une part de mon fantasme, je l’invitai alors à s’agenouiller sur le lit où nous nous trouvions, et à fermer les yeux : je voulais qu’elle découvre d’abord l’objet par son contact plutôt que par son image. Au vu des circonstances, sa réaction me parut de nouveau admirable : elle accepta.
La première sensation – le poids de la chose – l’horrifia. Et quand plus tard elle revint de la salle de bain après avoir constaté l’ampleur de mon manque de goût, je compris que le collier finirait, au mieux, à la poubelle, et au pire, en travers de ma gorge.

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Qu’il soit pieux ou intéressé, le mensonge reste un mensonge. La personne qui est cible des cachoteries, par définition, n’en connait pas leur nature… et la victime du mensonge – acte à priori offensant – tendra naturellement, en en percevant les signes, à anticiper du pire plutôt que du meilleur.

L’instigateur de la surprise se trouve, pour sa part, dans une logique toute différente : lorsqu’on sait son mensonge innocent, on ne lui prête pas valeur de tromperie – d’autant que toute cette énergie consommée est manifestement dédiée à l’autre. La première conséquence est que l’autre, justement, on le néglige lors de ces préparatifs : on lui consacre déjà secrètement, selon les cas, beaucoup de temps, de réflexion ou d’argent, on considère presque qu’il devrait par avance en être reconnaissant, et l’on se montre, au final, bien moins attentionné qu’à l’habitude. La période des préparatifs n’est pas celle où l’on va, simultanément aux intrigues qui leur sont liées, penser le plus spontanément à offrir une rose, une toile, un restaurant ou... un câlin.

Comble de l’ironie, l’orchestration d’un coup monté rend euphorique : on s’apprête à donner, on en conclut qu’on aime, et l’on songe d’ores et déjà à toute la joie et la gratitude qui seront immanquablement générées. On nage dans le bonheur et l’enthousiasme, et l’on s’étonne de voir la personne qui bientôt se trouvera à l’épicentre de toutes ces joies faire si mauvaise figure – à se demander si elle le mérite.
Persuadé que la surprise va, sous peu, couper court à ces dissensions en leur apportant une heureuse issue, on les laisse prendre une ampleur qui, au final, conduira au conflit.

Sans sombrer dans des extrêmes toujours comparables à cette malheureuse histoire du collier rose, j’ai souvent été victime du déséquilibre causé par la préparation de scénario, me sentant le cœur en liesse sans prêter suffisamment d’attention à ma compagne, qu’à travers mes intrigues je plongeais dans le doute.
Je n’étais pas préparé à la situation inverse, et justement, on n’y est jamais préparé : les surprises naissent rarement dans des périodes de conflit. Ainsi, je ne doutais ni de l’amour, ni de la sincérité de ma belle, à l’époque de mon anniversaire de jaloux… ce qui me précipita de plus haut encore, lorsqu’elle me fit marcher à propos de sa visite chez Suzanne. Elle ne m’avait jamais procuré le moindre sentiment de méfiance, et voilà que soudain je m’entendais servir le plus malhabile des mensonges[24]. Quelle conclusion tirer des constats suivants, alors que les fantasmes prolifèrent au rythme de l’angoisse qui augmente : elle me ment ; on ne va pas se voir beaucoup, dans les jours qui viennent ; cela n’a pas l’air de beaucoup l’affecter, d’ailleurs – elle semble gaie comme un pinson, ces temps-ci ?

On pourra argumenter du fait que dans un couple, la confiance doit être reine… je le prêche moi-même. Mais j’ai aussi, grâce à cet anniversaire, pu constater la fragilité de la confiance face au sentiment instantané de trahison que procure le mensonge. D’autant qu’un dernier effet pervers vient se greffer à ceux déjà cités : la solitude causée par l’absence. Ces soirs où mon amante courait les traiteurs et autres magasins de bougies pour préparer mon plaisir, j’étais seul, avec le loisir obsédant des pensées qui s’entrechoquaient dans ma tête, et cette question : où était-elle vraiment ?

À postériori, lorsque je songe à cette histoire de collier qui m’a fait découcher trois nuits, sans compter mon déplacement professionnel, je comprends plus aisément l’ampleur du malaise dans lequel j’ai dû la plonger, en pensant bien faire : si l’enfer se voit pavé de bonnes intentions, nombreuses doivent en être les pierres issues d’amants ayant voulu se faire une surprise.

Surprendre, puis attendre

Le moment BDSM se doit de ressembler à une image d’Épinal où le dominateur, tout puissant, sûr de lui, prendrait seul les initiatives et guiderait sa compagne, qui, en toute confiance, se sentirait livrée à lui corps et âme. Dans ce contexte, rien ne saurait surprendre le Maître : qu’il paraisse démuni, hésitant ou incapable d’affronter la situation, et c’est toute la magie de l’instant qui s’évanouit.

Il va de soi que cette représentation du dominateur que rien n’ébranle ne peut être que jouée, ponctuelle et propre à un certain cadre érotique. Or, nous l’avons vu, les préparatifs excitent. Plus ils sont longs, complexes, et plus leur instigatrice, victime d’un trop-plein d’excitation, en viendra à souhaiter que le dominant se montre ferme, fidèle au mythe d’inébranlabilité qu’il incarne. La dernière chose que la soumise entend contempler lorsqu’arrivera enfin le jour J, c’est l’image d’un Maître qui panique et ne sait plus quoi faire, dépassé par les évènements.
Le sentiment d’exigence vient alors nourrir les inquiétudes ; pourvu qu’il comprenne et entre de suite dans le scénario, et le désir se fait paradoxal : surprendre le partenaire… en espérant qu’il ne se montre pas surpris le moins du monde.

Ma douce m’expliqua, après coup[25], les appréhensions auxquelles elle avait dû faire face en préparant l’épisode de Madame la Chatte s’est absentée… je pouvais être fatigué de mon voyage, pas d’humeur, pensait-elle, peut-être n’apprécierai-je pas qu’elle ait elle-même, de son seul fait, décidé d’un tel scénario (!), ou peut-être mon désir de la serrer enfin dans mes bras après cette semaine d’absence serait-il frustré par le fait de devoir jouer ce rôle, mais surtout… l’une de ses pires craintes était que je me sente pris au dépourvu, que je ne sache pas entrer dans le jeu, que je m’en trouve vexé…

Elle s’était, en effet, exposée au risque de s’approprier l’initiative totale, dans une scène où elle-même incarnerait une servante parfaitement soumise. C'est-à-dire que le décor planté, la situation et son contexte soigneusement élaborés, chaque détail finement réglé par elle, le passage de bâton s’effectuerait dès mon entrée dans la maison : j’aurai tout à la fois la surprise, et l’initiative.

Il y eut bien cinq interminables secondes de flottement dans mon esprit, lorsque la porte s’ouvrit pour me révéler la belle, que je me languissais de serrer dans mes bras, somptueusement costumée en soubrette. Mon temps de réaction me parut terriblement long, mais elle allait, au contraire, me dire plus tard son étonnement – son soulagement – de m’avoir vu comprendre et entrer dans ce rôle si… rapidement.
Toujours est-il qu’un détail avait fait toute la différence : la lettre qu’elle m’avait remise.

Excitation de la préparation

Pour jouer le rôle de dominant, aussi doux de nature soit-on, il est impératif de savoir se faire parfois le pire des mufles. En prenant tout son temps, par exemple…

Cet éprouvant meeting, puis l’avion, le taxi, quelques pas avec ma valise pour franchir la porte, puis la surprise totale de cet accueil par une charmante soubrette… pour le coup, je n’avais pas eu, moi, ce long préliminaire que constitue la préparation.

Le BDSM présente quelques côtés ingrats, comme celui de ne pas pouvoir montrer son sentiment du moment tel que le corps le réclame… cette réception totalement imprévue me précipitait au Paradis, je nageais dans le bonheur, j’aurais voulu savourer, j’aurais souhaité remercier immédiatement ma compagne, l’embrasser, lui dire combien je l’aimais… mais le cadeau, appétissant au possible, se consommait de suite ou jamais, et n’aurait su tolérer la moindre brèche affectueuse.
Il me fallait un instant pour calmement reprendre mes esprits, analyser la situation qui m’était présentée afin d’en tirer le meilleur parti, et prendre soin de ne pas gâcher le magnifique présent qui m’était offert.
Ainsi remerciai-je la douce créature qui, après avoir remué ciel et terre pour me concocter cette merveilleuse surprise, venait de me servir un verre de bienvenue, en lui imposant, sur ses talons aiguilles, une humble et douloureuse immobilité de servante dans un coin de la pièce. Pendant ce temps, je découvrais la lettre de Madame, et faisais mine de la relire pour me donner une constance tandis que je forçais des bribes de pensées sexuelles et dominatrices à lentement se rassembler dans mon cerveau pour y préparer la suite des événements.

Ma scarlett, je le sais, n’apprécie guère ces longues minutes d’attente immobile, parfois trop susceptibles de tuer l’ambiance en laissant soudain apparaître à son esprit l’aspect parfois ridicule de situations où nous nous mettons tous deux. Néanmoins, je n’hésitai pas, cette fois, à faire durer l’expectative : j’en avais le crédit, puisque l’instigatrice de cette situation, c’était elle. Je pris donc tout mon temps pour savourer ce moment, et construire ma réflexion.
Il en alla de même lorsque je l’envoyai en cuisine me préparer boissons et en-cas, conscient pourtant du phénomène d’isolement de la soumise qui se retrouve seule face à l’évier – loin des yeux, loin du jeu[26] –, et la renvoyai sans vergogne me quérir les glaçons qu’elle avait oubliés… soubrette elle avait souhaité être, soubrette elle serait.

Lorsque nous parlâmes après-coup de ces entrées en matière, je fus surpris d’entendre que ni l’attente, ni la réclusion en cuisine n’avaient, pour le coup, pesé à ma servante d’un soir : bien au contraire, elle me déclara même « étant en retard, en avoir profité pour poursuivre les préparatifs du repas de son Maître ».
Elle s’était apprêtée à tenir ce rôle, m’expliqua-t-elle, et à le tenir vraiment – quelles que soient mes demandes. À postériori je pense[27] que l’excitation générée par tous ces préparatifs avait en outre fait, trois jours durant, son office de lent et doux préliminaire à la réalisation du fantasme – aidant au passage ma belle à mieux savourer elle-même le cadeau qu’elle m’offrait.

Plaisir d’offrir, joie de recevoir

« J’ai tendance à tout donner, et à ne pas savoir recevoir. Donner, c’est le confort, c’est trop facile. Je dois apprendre à recevoir », disais-je à mon aristochate, il y a bien longtemps. « Moi j’ai le problème contraire », m’avait-elle répondu alors.

C’est un fait : lorsqu’on reçoit, on voit d’abord ce dont l’autre se sépare, sans nécessairement réaliser ce que par son geste, il s’offre à lui-même. « Plaisir d’offrir, joie de recevoir », disaient nos vieilles machines à tirettes qui distribuaient des surprises… mais il est des présents merveilleux, où celui qui donne et celui qui reçoit se confondent dans une même jubilation. En faisant céder les barrières de l’émotion, c’est parfois un formidable pont que la personne qui offre vient établir entre deux individualités, crevant les bulles personnelles, abolissant les frontières en un jeu involontaire qui, en exhibant ses propres vulnérabilités, rend soudain pénétrable l’intimité de l’autre.
À préparer ou rechercher ardemment le présent qui pourra apporter le plus de bonheur à un être cher, on ouvre son cœur bien plus qu’on ne l’aurait souhaité. L’intention devient ainsi le présent, tandis que le cadeau se fait accessoire du geste. Alors, la véritable offrande se résume à un magnifique « je t’aime », hurlé par le corps dans un cérémonial aussi étrange que criant de sincérité.

Donner n’est pas plus difficile que recevoir : ce qui est difficile, c’est de donner sans envie, sans rien s’offrir à soi-même. Recevoir est plus simple que je le pensais ; le tout est de recevoir un présent qui fait vraiment plaisir à celui qui l’offre, et de savoir estimer à sa juste valeur l’incroyable privilège qui consiste à être catalyseur et objet du bonheur de l’autre[28]. Ce ne sont pas les merveilleux épisodes de la gare ou du premier anniversaire qui me contrediront, ni ce moment de jaloux où ma douce, plongée si profondément dans l’enthousiasme de ses préparatifs, en négligea le principal intéressé au point de lui faire frôler l’ulcère[29].


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Interlude : Hommes, femmes, mode d’emploi

Où il sera question d’égalité entre les sexes, et de carcan social. Où l’on découvrira que les fêtes fétichistes sont les raouts du pauvre. Où enfin, en songeant aux basses motivations de l’être humain, l’on déduira de son genre sexué les ingrédients à réunir pour être confiant dans le succès d’une initiative.

Ève est devenue une femme moderne et indépendante, et même si de nombreuses injustices sociales subsistent entre l’homme et la femme, les choses ont tout de même énormément évolué dans nos contrées durant les dernières décennies[30].
Si l’égalité entre les deux sexes n’est pas toujours visible ou aisément applicable à tous les domaines de la vie, au moins est-elle désormais largement admise. Mais il faut, dans ce contexte, se garder de confondre équivalence de droits, de valeur, de jugement ou de reconnaissance, et uniformité des genres[31]. La féminité ne relève ni du tabou, ni du devoir : elle est, tout comme la virilité, un plaisir que l’on devrait pouvoir s’accorder sans en éprouver de la gêne, ni en subir les dictats.

Nous touchons là, je pense, à certaines racines du BDSM – ou pour le moins à celles de mon BDSM, où tout ce qui surgit de l’inconscient collectif historique pour définir les frontières entre les sexes devient moteur d’érotisme.
J’ai parfois, sciemment, opposé dans mon texte la féminité à la virilité plutôt qu’à la masculinité, et un coup d’œil dans le dictionnaire est venu confirmer mes suppositions :

Féminité
¨ Caractère de ce qui est féminin, ensemble des caractères qui sont propres à la femme.
¨ Synonymes : aucun

Masculinité
¨ Ensemble des caractères spécifiques au sexe masculin.
¨ Synonymes : virilité

Virilité
¨ Ensemble des caractéristiques physiques de l’homme adulte. • Capacité d’engendrer; puissance sexuelle. • Ensemble des caractères moraux que l’on considère traditionnellement comme spécifiquement masculins.
¨ Synonymes : Puissance sexuelle — puissance sexuelle, vigueur. Caractéristiques masculines — masculinité. Vigueur — aplomb, assurance, autorité, caractère, constance, courage, cran, détermination, endurance, énergie, fermeté, force, permanence, poigne, rectitude, résolution, ressort, sang-froid, sérieux, solidité, sûreté, ténacité, vigueur, volonté. • [Soutenu] invulnérabilité.

¨ Antonymes : impuissance; féminité; faiblesse, mollesse.

 

…La féminité n’a manifestement pas de synonyme, pas plus que la virilité ne connaît d’antonyme, qui décrirait les spécificités du caractère féminin. Le terme féminilité[32] apparût pourtant au siècle dernier, mais ce n’est finalement qu’à des fins péjoratives qu’il vint combler cette lacune, devenant rapidement insulte misogyne sous des plumes aussi célèbres que celle d’Edmond de Goncourt.
Le mot a, depuis, disparu des dictionnaires courants… bien entendu, car qui oserait se risquer à décrire les particularités du caractère sexuel de la femme en proposant à féminilité, à l’instar de son pendant masculin, une liste avilissante de synonymes (ici directement piochés dans les antonymes de ces mots qui prétendre définir la virilité) tels : passivité sexuelle, douceur, fragilité, grâce, délicatesse, superficialité, pacifisme, incertitude, soumission, inconstance, couardise, impuissance, faiblesse, mollesse, élégance, frivolité ?
Au mieux l’on pourrait en supprimer tous les termes ayant une connotation dégradante, pour n’y garder que ce qui a trait à… à quoi, au fond ? À la beauté, la fraicheur, la coquetterie peut-être, comme si ces valeurs ne rabaissaient pas la femme (et n’avilissaient pas l’homme au passage) tout autant que d’autres stéréotypes aux apparences moins innocentes ou flatteuses.
Comment, dans un dictionnaire sérieux, donner une définition de la féminilité qui soit fidèle à son homologue masculin en ne classant pas le terme au rang de l’insulte ou de la plaisanterie[33] ? Pourrait-on par exemple y évoquer cette image universelle, aussi « charmante » que réductrice, de la belle juchée sur un tabouret, tirant sur ses jupes pour se protéger d’une souris ? Serait-il acceptable d’y décréter que l’équivalent féminin de la virilité s’exprime en se maquillant, en portant des chaussures qui ne sont pas conçues pour marcher, en se parant de vêtements qui handicapent le mouvement, et en utilisant pour armes de séduction des attitudes faussement naïves de frivolité ou de fragilité[34] ?

Les militantes des années soixante-dix ont brûlé leurs soutiens-gorges. Les femmes, par défaut, portent maintenant des pantalons[35]. Les jupes, les robes, elles les enfilent par choix, pour le plaisir ou pour des occasions bien précises.
Il est désormais permis aux hommes de pleurer, et d’exprimer leurs sentiments de faiblesse ; craintes, sensations d’impuissance, incertitudes… Satisfaits d’avoir obtenu ce droit, la majorité d’entre eux semblent pourtant, étrangement, se garder de l’utiliser. Pourquoi ? Parce que, tout simplement, un droit n’est pas un besoin, mais simplement son reflet : on peut ne pas avoir envie de pleurer, mais détester se le savoir interdit. On peut aimer porter des robes, mais se révolter contre le fait d’y être forcée.

De manière générale, mes observations personnelles me poussent à constater que l’homme se sent généralement bien lorsqu’il adopte des comportements qui rejoignent la liste, pourtant odieuse, des synonymes donnés ci-dessus au mot virilité. Force m’est de remarquer que la femme, aussi, tend à apprécier quand l’homme fait montre de ces « qualités », et justement, celles-ci viennent admirablement compléter le tableau de sa féminéité à elle, et justement encore, l’individu masculin semble communément ravi lorsque sa compagne se plie au folklore de la féminilité… Des comportements essentiellement créés par l’homme, ancrés dans l’histoire pour venir s’inscrire dans les corps en tant que structure sociale, selon Pierre Bourdieu : « La prétendue ‘féminité’ n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’égo. »[36] Quant à son pendant masculin, « Qu’est-ce en définitive que la virilité, sinon une non-féminité ? »[37]

Les définitions des genres sexués étant ainsi validées dans la structure sociale, le plaisir d’exprimer sa virilité ou sa féminilité se fait nécessité. Et puisque ce besoin obéit à l’instinct de fierté évoqué précédemment, il ne lui faut pas moins en suivre les règles : tout un chacun se doit de satisfaire à l’étalage de ses artifices, mais modérément, et en respectant des critères sociaux bien précis – époque, lieu, occasion, contexte socioprofessionnel – qui en fixent silencieusement les seuils d’ostentation.

Ainsi, celle-là qui rêve de robes à crinoline ne sera-t-elle autorisée à réaliser son désir qu’au jour de son mariage, ou en d’autres rares opportunités[38]. Que par plaisir elle tente de porter une grande tenue de bal pour se rendre au bureau par exemple, et d’autres qui connaissent pourtant peut-être la même tentation condamneront immédiatement son manque de goût.
Ainsi celui-là, qui fait mine de déplorer le port de costume prétendument rendu obligatoire par sa fonction, exhibera-t-il fièrement la cravate qui orne sa pomme d’Adam dans les lieux publics alentours, afin de rappeler à tous les regards que de nos jours, virilité rime avec responsabilités.

Bien que l’apparence – première communication émise à la ronde – ait son importance, l’expression de l’appartenance sexuelle ne se limite bien évidemment pas à des attributs vestimentaires. En lieu et place des deux exemples ci-dessus, j’aurais pu citer ; la danse : quelle femme ne loue pas les joies d’avoir un cavalier qui sait la conduire ? L’aventure : quel homme n’apprécie pas de pouvoir montrer sa force ou son ingéniosité, sa résistance aux froids ou à la chaleur, son courage face aux petites bêtes, son habileté à faire un feu ou à retrouver le Nord, lorsqu’on le lâche dans la nature ou sur les routes ?

Toutes ces attitudes, ces petits riens qui nous permettent de revendiquer masculinité ou féminité, sont de véritables plaisirs… pourvu qu’ils se voient couronnés de succès, car en la matière, il y a compétition permanente[39]. Qu’un mâle amorce l’étalage de sa virilité, et bien vite un autre aspirant étalon viendra lui disputer la vedette, le laissant parfois atterré après lui avoir transmis ce message silencieux mais terrible : « tu n’es pas un homme. »
Conséquence directe de cette compétition permanente, les plaisirs dans l’expression d’appartenance sexuelle deviennent des devoirs, occasionnellement insupportables. Les habits et maquillages féminins se font soudain prison, pour enfermer la femme entre deux limites qu’elle ne devra pas franchir : on la condamnera si elle se croit Cendrillon, mais on la montrera du doigt si elle ne s’épile pas les jambes.
Quant à l’homme… d’un côté, on lui interdira le chapeau et le fouet : s’il se rêve Indiana Jones, tout au plus aura-t-il le droit de l’extérioriser en arborant le véhicule tout terrain qu’il utilise pour se rendre au bureau. S’il désire porter du cuir, il lui faudra une moto pour s’en justifier. Mais sa virilité, qu’il souhaite tant exprimer, n’en sera pas moins indirectement mesurée… à l’aune de sa réussite sociale : qu’il en vienne à ne plus pouvoir satisfaire aux besoins d’un foyer, actuel ou futur, et les pressions silencieuses le conduiront à la plus dangereuse des déprimes.

On a abondamment critiqué ces mannequins féminins, dont les couturiers érigent l’anorexie en canon de beauté. On avait déjà, auparavant, condamnées poupées Barbie et princesses de Disney, dans ce qu’elles colportaient de réducteur pour l’image de la femme. Mais qu’en est-il des emblèmes de la masculinité ? De Monte-Cristo à Mad Max, en passant par tous les guerriers barbares que l’imagination a créés et tous les rockers exposés sur une scène, je ne vois que figures viriles auxquelles – ne vous y trompez pas – l’homme, gêné, se compare en silence[40].

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Parvenu aux plus hauts échelons de la réussite sociale, c'est-à-dire à ceux de l’apparence, l’être humain obtient le droit de repousser à loisir les limites d’ostentation dictées au commun des mortels. Aux réceptions de M. L’Ambassadeur, comme aux remises de Césars et autres raouts, il est permis à Monsieur et Madame de se transformer en personnages de contes de fées. Comble du bonheur, cela leur est même imposé pour la soirée : on les disculpe !
Dans les rangs inférieurs de la société, point de salut : les opportunités de déguisement existeront, mais elles devront être rares, et toute faute de goût sera immédiatement condamnée. On rira doucement de l’ouvrier qui prend plaisir à s’endimancher pour faire son marché, mais on enviera en silence le cadre qui se prétend victime de son costume. La discipline de ce système social est admirablement autogérée à tous les niveaux ; grâce, avant tout, à la jalousie : convoitise de l’occasion, dépit de n’avoir pas osé la mascarade soi-même… tout sera alors bon pour faire tomber celui qui donne l’apparence d’avoir gravi cet échelon que l’on ne parvient pas soi-même à franchir.

Les jeux sexuels ont l’immense mérite de créer ces opportunités de parade. Que le lieu soit échangiste, SM ou fétichiste, on est, comme chez M. L’Ambassadeur, instamment prié de se déguiser. Dans le BDSM, on se voit, de surcroît, invité à travestir sa personnalité : Monsieur pourra être Conan le Barbare sans qu’on le montre du doigt ce soir, et Madame aura, si elle le souhaite, le rôle de l’envoûtante Shéhérazade, condamnée – la malheureuse ! – à séduire et incarner la féminilité pour sa survie.


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Du bon usage de l’initiative

L’homme propose, la femme dispose…
Le Maître propose, la soumise s’oppose, le Maître dispose.
La soumise propose : la soumise dispose, le Maître se repose.

Le plaisir d’Adam, c’est de serrer Ève dans ses bras. Le plaisir d’Ève, c’est de se faire étreindre par Adam. Le bonheur, pour le dominant et la soumise, consiste à régresser dans ce désir primaire, moralement inacceptable, où la femme ne décide de rien, devient source et jouet de toutes les passions du mâle, où celui-ci prend un contrôle en apparence total et fait montre de son omnipotence imaginaire, où tous deux assouvissent leur envie sexuelle dans un contexte dédramatisé par la notion de jeu.

L’homme dirige et ordonne, la femme se plie à ses volontés, les sensualités rassasiées sont la récompense des deux partenaires, qui ne voient rien de mal à ces jeux puisque l’alibi BDSM est là ; puisque le choix est consensuel, puisque les rôles, ponctuels, sont abandonnés au lever du jour… le couple peut être en train de se précipiter dans l’abîme, on ne le remarque pas car enfin, il a déjà gagné ce pari impossible d’être parvenu jusque-là à exaucer les libidos compliquées de l’un et de l’autre sans leur brûler les ailes…
Comme si chaque situation n’était pas le résultat de milliers de facteurs en lutte permanente… comme si le fait de croire avoir relevé avec succès l’un de ces défis auxquels l’être humain paraît souvent se heurter – le sexe, avec ses fantasmes et ses tabous – pouvait suffire à régler tous les autres problèmes…

J’ai connu, je connais, et je connaîtrai encore longtemps ces doutes qui rongent le dominateur, après trois mois où il a été seul à prendre l’initiative. J’aurai toujours besoin que ma compagne s’écarte ici et là de son rôle érotique faussement passif et innocent, qu’elle me vole la décision et m’y surpasse, ne serait-ce que pour valider mes actions passées et à venir, et par là me valider, moi.

Quand c’est Ève qui se saisit d’Adam pour l’étreindre dans ses bras, elle sacrifie un instant son plaisir d’être objet de désir. Mais ce faisant, donnant à l’autre sans nécessairement espérer y trouver sa propre satisfaction, elle s’offre aussi la joie de laisser respirer librement certaines fibres qui n’en sont pas moins nécessaires à son épanouissement – rappelant à Adam, si besoin est, que même en matière sexuelle, la personne qui occasionnellement accepte de se soumettre à lui est en tous points son égale. Soulignant la valeur du cadeau qu’elle lui fait continuellement en étant sa partenaire, tout en le remerciant pour ce qu’il lui apporte, à elle. Validant, aussi, ces gestes qu’Adam a régulièrement à son égard – lui qui se demandait : « alors si j’arrête de la saisir dans mes bras, la relation s’arrête ? »

Quant à Adam, s’il éprouve une forme de culpabilité à se retrouver ainsi pouponné dans les bras de sa belle, il lui faudra reconnaître qu’Ève a peut-être touché là un problème essentiel qu’il refuse d’admettre, et sur lequel se pencher lui ferait le plus grand bien.


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- Annexe -
Quelques conclusions et conseils, tout personnels…

Il n’est pas dans mes habitudes de promulguer des conseils d’ordre général, et surtout pas dans un domaine aussi vaste que celui des rapports humains.
Le présent texte se veut avant tout une base de réflexion, et chacun y trouvera, je l’espère, matière à former ses propres conclusions… tirant les miennes ici comme un résumé de mes propres introspections, je préfère qu’elles s’affichent en annexe, comme ne faisant pas réellement partie de ce document…


S’il est un détail de la parade amoureuse qui n’a pas changé et ne changera probablement jamais, c’est dans les comportements de séduction qu’on le trouve : Adam courtise, Ève se fait courtiser[41], ainsi que dans certaines de leurs conséquences : Adam a l’habitude de se faire refouler. Ève, beaucoup moins.
De par la charge galante qui lui incombe d’amorcer le premier pas du ballet amoureux[42], l’homme en quête de partenaire développe une certaine habitude de s’exposer au rejet, qui trouvera son prolongement dans le couple. Ève peut bien être devenue sa compagne ; Adam la saura toujours susceptible de lui opposer un refus lorsqu’il l’invitera au rapport sexuel[43], et il ne trouvera pas là matière à s’offusquer plus que de raison.
Qu’en est-il de la situation inverse ? Les jeux sociaux de son adolescence ont moins habituée Ève à prendre des râteaux qu’à en distribuer… peut-elle librement tenter le premier pas érotique ? Devrait-elle risquer le rejet en offrant son corps à un Adam dont elle douterait du désir, alors que la société lui impose sans cesse le modèle de la femme objet, qui ne connaît pour seul désir que celui d’être désirée ?

Prendre l’initiative, s’est accepter de s’exposer à l’échec, à la critique, se préparer à affronter le regard de l’autre qui a dit non… et pour celle qui entend surprendre son partenaire en BDSM, la difficulté est double, pour ne pas dire quadruple : la femme en elle se gâche partiellement le plaisir de se sentir désirée dans la demande, et s’expose, contre son habitude, à l’affront du refus concret ; la soumise en elle se fait soudain victime trop ouvertement consentante, perdant son semblant d’innocence, et court, en outre, le risque de complètement déstabiliser celui qu’elle aime à parfois appeler Maître en le prenant trop au dépourvu.[44]

J’ai été véritablement sidéré en entendant mon aristochate m’expliquer que préparant le scénario de Madame la chatte s’est absentée, elle appréhendait que la surprise ne soit pas à mon goût. Qu’elle craigne de me mettre en danger dans mon rôle épisodique de dominant, je pouvais encore le comprendre, mais quel homme ne serait pas au comble du bonheur en voyant celle qu’il aime l’accueillir de si charmante et si coquine manière, en comprenant par là, de surcroît, qu’une semaine durant celle-ci à œuvré en pensant à lui[45] ?
À celles qui aimeraient prendre une douce initiative envers leur compagnon mais hésiteraient au prétexte que peut-être la surprise ne sera pas au goût de celui-ci, qu’il n’en aura pas envie ou que sais-je, j’aimerais dire : rangez ces réticences au placard, et lancez-vous… oui, il en a envie, et oui, bien-sûr, il en sera ravi. Et quand bien-même un détail ou un autre le dérangerait quelque peu, qu’importe : si Adam est habitué à proposer, il n’a en revanche aucune propension à disposer, et ne saura jamais répondre à l’invitation que par un oui ébahi.

Qu’elle soit œuvre du dominant ou de la soumise, l’initiative d’une surprise érotique, dans sa préparation, appelle à quelques prudences…
La patience est de mise : plutôt que d’en choisir la date en fonction du temps requis à sa mise en œuvre, il m’apparaît aujourd’hui plus sage d’en choisir le moment selon l’emploi du temps de l’autre (je n’ai pas eu la moindre occasion d’être jaloux, quand ma scarlett profita de mon déplacement à l’étranger pour repasser sa tenue de soubrette, bouleverser la maison et réserver le voyage qu’elle allait m’offrir en cadeau).
La précipitation doit être évitée : selon le contexte et la difficulté des préparatifs, il peut être sage de repousser, au fil des aléas de la vie, la date initialement prévue – ou plus simplement, de ne pas choisir de date à l’avance.
Lorsque la préparation doit se faire dans un contexte de promiscuité, la plus grande prudence est de rigueur. L’alibi pour une absence, par exemple, mérite vraiment que l’on s’y attarde : pour concocter une surprise, le premier prix à payer est de se faire menteur... Même pieuse, la duperie reste honteuse, mais il faut accepter cet état de fait : surprendre, c’est d’abord tromper.
Les attentions, enfin, qu’elles soient petites ou grandes, sont nécessaires durant les préparatifs de longue haleine. Du fait même que la période est aux cachoteries, les gestes – visibles, ceux-là – et témoignages d’affection se doivent de redoubler si l’on veut éviter de causer un malaise en croyant bien faire.[46]

Pour la soumise qui souhaite surprendre son partenaire et éviter quelques pièges – qui, à défaut de gâcher le moment, risqueraient de partiellement le ternir –, certains conseils plus spécifiques sont de rigueur…
Si le scénario qu’elle a préparé la place en situation de soumission face à un partenaire qui devra être le héros du moment, l’image du dominant démuni, perdant toute contenance et bafouillant sous l’émotion sans savoir quoi lui ordonner, est probablement son pire cauchemar… ce sera aussi celui de son compagnon, car s’il est une chose qu’Adam a du mal à digérer, c’est l’impression de n’avoir pas assumé la virilité de son rôle face aux désirs d’Ève… afin d’éviter cela, il semble sage de penser le moment de la surprise de sorte que lui succède, passé les premières secondes, un instant ou le partenaire pourra souffler, savourer, analyser la situation, sans se sentir tout de suite obligé de prendre les rênes, quitte à mener le traîneau dans le mur. Nombreux sont les artifices à cet égard : le premier qui me vient à l’esprit concerne la confrontation des regards… que la belle se bande les yeux après l’accueil pour un prétexte quelconque ou qu’elle lui donne quelques explications sous forme de lecture, le résultat sera le même : un moment de trêve confortable pour notre dominateur de circonstance, où il pourra prendre son temps pour songer à la suite sans qu’on le voie perdre contenance[47].
Quant à la suite… la soumise qui ne serait pas coutumière de ce genre d’initiative doit être consciente du fait que les longs préparatifs excitent, et que l’excitation sexuelle tend à désinhiber. Aussi, s’il est des détails qu’elle est réticente à ajouter dans le scénario, n’est-il pas vraiment nécessaire d’hésiter en se demandant si elle osera vraiment les mettre à exécution le moment venu… très probablement, elle osera tout.
À l’opposé, la sagesse serait plutôt, pour celle qui prépare la surprise, de se rappeler les limites qu’elle ne souhaite pas dépasser, et de se préparer à devoir freiner ses propres ardeurs – et celles du partenaire – dans le feu de l’action : ce devoir incombe habituellement au dominant, mais puisque ce soir, c’est la soumise qui a l’initiative…

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[1] Avec le recul, je réalise que c’est plutôt le théâtre BDSM qui était prétexte à nos entrevues romantiques. Comme s’il avait fallu à nos rencontres un argument « moderne » ; le sexe, le SM, afin d’excuser l’apparente banalité de ce qui faisait mine d’en découler : la découverte mutuelle, la tendresse. Signe des temps ?

[2] Aussi présomptueux que ce passage puis paraître, je le maintiens : il est le fidèle reflet de la réalité. Loin de toute intention thérapeutique, je pensais vraiment ne faire durer le moment que quelques minutes, mon souci initial étant de ne pas créer un précédent dans l’ignorance d’un protocole dont nous nous réjouissions tous deux, et de ne pas procurer à mon aristochate une raison de se reprocher de n’avoir pas été à la hauteur. Ce moment merveilleux, rare, dura finalement plusieurs heures, à l’issu desquelles on retrouva mon aristochate en pleine forme, et son Khayyam totalement épuisé.

[3] Je juge utile à ce stade de rappeler que suivant mon habitude, j’ai rédigé l’intégralité de ce texte au masculin pour les dominants, au féminin pour les soumises…il s’agit là d’un simple choix de rédaction, et certainement pas d’un parti pris visant à exclure soumis et dominatrices de mes réflexions. La soumission, la domination, pas plus que l’amour, n’ont de sexe à mes yeux. D’aucuns préfèrent parler de soumis/e et de dominateurs/trices, je considère ce choix nuisible à la lecture.

[4] Commentaire de ma rédactrice en chef : « Et alors ? C’est déjà pas mal, je trouve… »

[5] cf. Le monde de Gor, de John Norman – série de romans dont l’action se situe dans un monde imaginaire où la femme est esclave de l’homme. La série a ses adeptes, qui en considèrent les différents tomes comme la bible des jeux de rôle SM qu’ils mettent en scène avec leur compagne.

[6] Nom générique donné au jeux cérébraux dans le contexte SM : ce qui est ressenti, pensé, verbalisé, prime sur l’action physique. Dans certaines conditions, un simple dialogue peut donner lieu à un mindgame aussi intensif qu’érotique.

[7] Oserai-je ajouter : « ni de ces soumises qui refusent d’apprendre à faire fonctionner la télécommande du DVD » ? Non, je n’oserai pas…

[8] Le problème n’est pas tant, à mon sens, dans une hypothétique envie d’initiative qu’éprouverait la soumise durant le jeu, que dans la frustration de se montrer diminuée en terme de capacité créatrice ou d’indépendance. D’où l’urgence de passer le message, après-jeu : je ne suis pas seulement celle que j’ai semblé être, je suis bien davantage.

[9] À ce propos, je pense qu’une pause dans le jeu, disons toutes les deux heures, est vraiment salutaire pour la personne qui se soumet – tout en ne gâchant rien de l’ambiance, si cette pause est bien amenée (elle peut même s’imbriquer dans le jeu, à l’instar de cet épisode de Madame la chatte s’est absentée, où j’« offris » temporairement à ma soubrette l’opportunité de se prendre pour Madame).

[10] Proposer de switcher, c’est, au pire, s’exposer soi-même à un certain ridicule. Tandis que faire cette déclaration, c’est une forme de remise en question du couple qui peut apparaître très agressive : on ne s’accuse pas, on semble accuser l’autre.

[11] Sauf, bien sûr, lorsqu’elle n’en a pas envie – c’est une particularité du caractère féminin, et Adam devrait toujours savoir spontanément si le moment est propice ou mal choisi. On en plaisante, mais ce décalage reflète parfaitement le nœud du problème : lorsque le plaisir de l’un dépend de l’initiative de l’autre, les élans affectifs de ce dernier ne peuvent pas être toujours opportuns, et bien sûr, heureusement, il y aura des rejets. Celui dont le plaisir est de prendre sera le déclencheur et tentera de s’approprier. Celle dont le désir est d’être prise ne pourra qu’espérer, et attendre le premier pas de l’autre : si elle en fait davantage, le moindre signe qu’elle émettra se fera au détriment de son propre plaisir.

[12] J’ai conscience du fait que ma description de ce moment peut sembler exagérée, comme si je m’étais laissé emporter dans une envolée lyrique. Je la relis, et affirme qu’il n’en est rien : c’est précisément ainsi que j’ai vécu toute cette scène, et que je l’ai ressentie.

[13] Cette remarque m'a un peu mis la puce à l'oreille, et je me suis douté, à la pertinence de son texte, que c'était là un acteur embauché pour mon rêve, mais tant pis : j'ai préféré ne pas me réveiller.

[14] Moralité, si vous garez mal votre voiture, donnez juste aux agents de police une bonne raison de vous suivre : ils iront, pour ne pas manquer votre retour, jusqu’à surveiller votre véhicule qui stationne sur les clous pendant que vous buvez un verre.

[15] Cf. Boris Vian, L’écume des Jours

[16] Ce repas, nous le prîmes finalement à deux, quatre heures plus tard…

[17] Pour la petite histoire, nous y vîmes Don Juan. Prague est une ville… magique, et ce qu’il advint, après la représentation, fut digne de tout ce qui nous y avait conduit…

[18] J’en ai d’ailleurs largement épuré les récits : ce qui fait vraiment toute la magie de ces instants est souvent trop personnel pour être raconté ici.

[19] « Être une heure, une heure seulement | Être une heure, une heure quelquefois | Être une heure, rien qu'une heure durant | Beau, beau, beau et con à la fois » - Jacques Brel, La chanson de Jacky

[20] Pour cette simple raison, la scène fétichiste ressemble souvent à une réunion d’amateurs de fromage : le goût commun rassemble, puis rapidement les discussions séparent : l’un aime surtout la croûte, l’autre jure que le meilleur est dans le cœur, le troisième considère que le plus important est dans le vin sélectionné en accompagnement et va faire un site web pour prouver au monde qu’il a raison… les guerres de clans démarrent, et l’on ne parle plus tant de fromage que de culture générale et de validation personnelle.

[21] Ce point sera développé dans Plaisirs SM.

[22] Je ne suis pas hanté par un sentiment de laideur… je pense plutôt qu’en de fréquentes occasions, je tire parti de mon apparence en opposant à cette médiocrité que je lui attribue la finesse illusoire de mon être intérieur (l’idéal du moi, merci ma chatte), comme l’illustre cet exemple.

[23] Je ne parle ici que des cadeaux en relation avec le jeu sexuel, et plus particulièrement BDSM.

[24] Lorsqu’on ment à quelqu’un de manière intéressée – une tromperie conjugale, par exemple, on a, je crois, si peur du mal que l’on peut faire à l’autre, et de l’image de soi que celui-ci pourrait alors nous renvoyer, que toutes les prudences sont spontanément de rigueur. Dans la forme de mensonge qui nous intéresse ici, ces motivations négatives sont absentes, la seule crainte étant de perdre l’effet de surprise, et l’alibi en perd naturellement de sa qualité.

[25] Habitude qui s’est imposée à nous très naturellement, nous faisons souvent des analyses rétrospectives de nos actes sexuels, ma douce et moi : j’ai adoré quand tu m’as touché là… je me suis demandé si…là je n’ai pas continué parce que… j’ai pensé à cette fois où… et pourquoi est-ce que tu…Peut-être est-ce là une manière spontanée de prolonger le moment.

[26] Le maître qui envoie temporairement sa soumise en cuisine ou ailleurs, tout particulièrement dans un contexte de jeu de rôle, crée immanquablement une parenthèse dans l’action – pour lui comme pour elle. Or, si bien souvent ce moment, côté dominant, consiste à s’affaler un peu mieux sur son fauteuil, la soumise, elle, peut vivre très mal sa parenthèse, qui lui renvoie soudain une image d’elle étrangement accoutrée ou harnachée, occupée seule dans sa cuisine à servir l’autre comme une esclave…

[27] …Et ma rédactrice en chef confirme haut en fort, ajoutant que cette excitation avait atteint un point culminant qui la faisait se sentir véritablement prête à tout.

[28] Ou plus simplement, dans certains cas, passage ponctuellement obligatoire de ce bonheur.

[29] Ce qui, comme je l’ai déjà dit, est plus souvent mon fait : chaque fois que je lui prépare une surprise, je la néglige, elle.

[30] Pour ne citer que cet exemple : « On ne se rend plus très bien compte aujourd’hui du bouleversement culturel qu’impliquait pour les femmes le droit de pouvoir faire l’amour sans avoir à redouter une grossesse, c'est-à-dire le droit de pouvoir choisir de la même façon que l’avaient toujours fait les hommes. La reconnaissance légale de la contraception et de l’avortement a en réalité été à l’origine d’une véritable révolution culturelle » (Gisèle Halimi, Où en est le mouvement des femmes ? Krisis).

[31] L’idéal d’universalisme sexuel a montré ses limites dans l’histoire, ne serait-ce que depuis la Révolution Fra nçaise et sa Proclamation des Droits de l’Homme : « si l'universalisme consiste de façon abstraite, à ignorer absolument la différence sexuelle, on identifie en réalité le genre humain à un seul sexe, celui de l'homme ». (Sylviane Agacinski-jospin). L’approche différentialiste s’est donc souvent imposée dans les milieux militants, pour conduire à un féminismes moderne dans lequel plus personne ne songerait à prôner l’uniformité des sexes.

[32] Ainsi que féminéité, moins agressif mais tout aussi mort-né : ces deux termes, contrairement à leur pendant masculin, font désormais partie d’un vocabulaire spécialisé, utilisé en médecine, en sociologie… ou bien encore, de manière revendicatrice cette fois (juste retour de bâton), en féminisme.

[33] En relisant la définition de la virilité, tous dictionnaires confondus, je suis finalement frappé d’y voir les stéréotypes précédemment évoqués alignés avec le plus grand sérieux, sans la moindre précision quant au caractère folklorique, réducteur ou péjoratif du terme.

[34] Se référer, sur le sujet, à l’article de Patrick Lemoine dans Séduire, Comment l’amour vient aux humains, où l’auteur donne des explications sur le caractère néoténique de l’être humain, qui tendrait à convertir en appâts de séduction tout attribut qui en la femme rappellerait l’enfant.

[35] Sur lesquels il y aurait parfois beaucoup à dire quant au confort.

[36] Pierre Bourdieu, La domination masculine (essai), Points, p. 94.

[37] Ibid., p.90.

[38] Le droit d’exprimer – et même de hurler – sa féminilité ou sa virilité serait-il un privilège, octroyé comme une précieuse récompense ?

[39] C’est d’ailleurs de cette compétition que nait le plaisir, pour une bonne part : il ne suffit pas d’être riche. Encore faut-il qu’il y ait des pauvres.

[40] D’autant que le héros masculin, s’il est plutôt solitaire dans l’âme, s’affiche fréquemment avec une princesse Barbie anorexique sous le bras.

[41] L’investissement de la femme dans le processus de reproduction étant largement plus conséquent que celui de l’homme, c’est celle-ci qui constitue le facteur limitant à la prolifération de l’espèce humaine : c’est donc pour elle, et non l’inverse, qu’il y a le plus souvent compétition entre les prétendants (sujet développé dans Dominateurs et mâles dominants, du même auteur. D’après Séduire, comment l’amour vient aux humains – Patrick Lemoine, Robert Laffont)

[42] C'est-à-dire, le premier pas tangible. Bien souvent, c’est la femme qui fait son choix et entame le jeu de séduction, mais elle le fait dans un registre abstrait : de la sorte, si l’objet de sa convoitise n’est pas intéressé, le refus de celui-ci sera nécessairement non verbal, et donc moins insultant. Si au contraire l’attirance est mutuelle, passé ce message initial, c’est à l’homme qu’incombent généralement le devoir d’émettre les premiers signes concrets… et le risque d’essuyer un refus.

[43] Voir à ce sujet le chapitre Interlude : L’initiative a-t-elle un sexe ? et plus particulièrement la note 1 de bas de page.

[44] Soumise ou non, peu importe : quelle femme, de toute façon, aime à voir son partenaire s’ébranler et perdre toute assurance ? La virilité, tout comme la féminité, demeure une vision qui flatte le regard – même si, bien sûr, la maladresse masculine peut elle aussi se transformer en charme à ses heures.

[45] Quel homme ? Celui qui ne s’assume pas, qui doute de soi, ou ne peut assumer l’amour de l’autre. Celui qui, torturé par la force de ses sentiments, les projette dans une terreur de perdre l’être aimé, au point de ressentir comme un danger le potentiel de séduction de sa compagne. Des hommes qui ont en commun le risque de recéler des pulsions violentes, et devraient donc, dans l’idéal, se tenir bien loin des activités BDSM.

[46] J’ai honte d’écrire une telle chose… les témoignages d’affection doivent venir de l’intérieur, et certainement pas d’un désir manipulateur. Simplement, lorsque le cœur est déjà tout occupé à des préparatifs invisibles, il est sage de veiller à l’en détourner régulièrement pour réconforter l’autre à travers de douces attentions – visibles, celles-là.

[47] J’ai soudain le sentiment, désagréable mais amusant, de rédiger un guide pour l’épouse modèle des années cinquante… je répète que cet exemple précis concerne le cas, ponctuel, de la biche ayant concocté un scénario où le grand méchant loup va la croquer.


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